Chapitre IX
Lorsque la nuit fut tombée, Dasein alluma le plafonnier et se replongea dans ses notes. Il sentait qu’il lui fallait s’occuper l’esprit, mais l’odeur fétide du terrain de camping le distrayait. Le camping-car était un microcosme aux limites étroites et définies mais il ne pouvait empêcher l’intrusion de l’univers extérieur. Dasein regarda les étoiles par la fenêtre : trous de lumière dans le rideau de l’obscurité. Elles accroissaient son sentiment de solitude. Il détourna le regard.
Ses notes…
Les mêmes points revenaient sans cesse à la surface :
Où étaient les enfants ?
Quel effet néfaste produisait les zombies ?
Comment une communauté entière pouvait-elle être enflammée par le désir de tuer une personne ?
Quel était le principe actif du Jaspé ? Qu’est-ce que c’était ? Quelle était son action sur la chimie du corps humain ?
Dasein sentait le danger latent de ces questions. Des questions qui en même temps étaient une réponse. Cet interrogatoire : voilà ce qui enflammait la communauté.
Il devait pourtant le faire. Comme un enfant qui farfouille une plaie, il s’y sentait poussé. Mais une fois qu’il l’aurait fait, pourrait-il alors aller raconter toute l’histoire à l’équipe de Meyer Davidson ?
Et même s’il trouvait les réponses justes et décidait de faire un rapport honnête et complet, Santaroga le lui permettrait-il ?
Là-bas des forces étaient à l’œuvre, des forces contre lesquelles, il le sentait, il n’était qu’une flammèche clignotant dans la bourrasque.
Un bruit de pas sur le sable se fit entendre. Dasein éteignit la lumière, ouvrit la porte, scruta l’obscurité.
Indistincte et fantomatique dans la lueur des étoiles, une silhouette approchait en suivant les ornières depuis la grand-route : une femme en robe légère – ou bien un homme de petite taille, vêtu d’un manteau.
— Qui est là ? demanda Dasein.
— Gil !
— Jenny !
Il sauta au sol, courut à sa rencontre.
— Je croyais que tu ne pouvais pas venir ici. Tu m’avais dit…
— Je t’en prie, ne t’approche pas plus, elle s’était arrêtée à une dizaine de pas de lui.
Le ton de sa voix semblait si bizarrement cassant… Dasein hésita.
— Gil, si tu ne veux pas revenir pour voir Oncle Larry, tu dois quitter la vallée.
— Tu veux que je m’en aille.
— Il le faut.
— Pourquoi ?
— Je… Ils veulent que tu partes.
— Mais qu’ai-je fait ?
— Tu es un danger pour nous. Nous le savons tous. Tous nous le sentons. Tu es un danger.
— Jen… Crois-tu que je pourrais te blesser ?
— Je ne sais pas ! Tout ce que je sais, c’est que tu es dangereux.
— Et tu veux que je parte ?
— Je te l’ordonne.
— Me l’ordonner ? » Il sentait une pointe d’hystérie dans sa voix.
— Gil, je t’en prie.
— Je ne peux pas m’en aller. Jen. Je ne peux pas.
— Tu dois.
— Je ne peux pas.
— Alors reviens chez l’Oncle Larry. On prendra soin de toi.
— Même si je deviens un zombie ?
— Ne dis pas ça !
— Ça pourrait se produire, non ?
— Chéri, on s’occupera de toi, quoi qu’il advienne ?
— Vous prenez soin des vôtres.
— Bien sûr que oui.
— Jenny, est-ce que tu sais que je t’aime ?
— Je le sais, soupira-t-elle.
— Alors, pourquoi me fais-tu ça ?
— Nous ne te faisons rien du tout. Elle pleurait maintenant, parlant entre ses sanglots. « C’est toi qui nous fais… je ne sais pas ce que tu fais. »
— Je ne fais que ce que j’ai à faire.
— Tu n’as rien du tout à faire.
— Voudrais-tu que je sois malhonnête… menteur ?
— Gil, je t’en supplie. Pour moi… pour nous tous, va-t’en.
— Ou retourne chez Oncle Larry ?
— Oh, s’il te plaît.
— Que m’arrivera-t-il si je refuse ?
— Si tu m’aimes vraiment… Oh, Gil, je ne pourrais pas le supporter… si… si jamais…
Elle éclata en sanglots, incapable de poursuivre. Il fit un pas vers elle.
— Jen, allons…
Ses pleurs cessèrent brusquement et elle se mit à reculer, en secouant la tête :
— Ne t’approche pas de moi !
— Jenny, qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle recula encore plus vite.
— Jenny, arrête !
Brusquement, elle virevolta et se mit à redescendre le chemin. Il voulut lui courir après, s’arrêta. À quoi bon ?
Sa voix lui parvint dans un cri hystérique :
— Va-t’en loin de moi ! Je t’aime ! Va-t’en !
Il resta muet sous le choc tandis que là-bas sur la route claquait la porte d’une voilure. Des phares s’allumèrent. Le véhicule démarra en trombe et retourna vers la ville.
Il revoyait le doux ovale de son visage dans la clarté des étoiles – les trous noirs de ses yeux : on aurait cru un masque. Il se traîna jusqu’à son camping-car, l’esprit en déroute. « Je t’aime ! Va-t’en ! »
Que sais-je vraiment d’elle ? se demanda-t-il.
Rien… sinon qu’elle m’aime.
Va-t’en ?
Jenny pouvait-elle ainsi demander, implorer, ordonner ? Voilà qui semait une graine de démence dans son esprit. Cela transcendait l’irrationalité des rapports amoureux.
« Tu es dangereux. Nous le savons tous. »
Sûr, qu’ils devaient le savoir.
Avec cette union dans le Jaspé dont il avait fait l’expérience au bord du lac, ils devaient sûrement le percevoir comme un danger. S’il pouvait éviter ce produit, le repousser – pourraient-ils toujours voir en lui ?
Comment pourraient-ils s’en empêcher. Ses actes mêmes le trahiraient en fin de compte.
Il vit alors Santaroga sous l’apparence d’un rideau de calme trompeur jeté sur un océan de violence. Olympiens, ils avaient certes surmonté le primitif qui était en eux. Mais ce primitif était toujours là, rendu encore plus explosif parce qu’impossible à reconnaître, parce que tenu sous pression comme un ressort bandé.
Jenny devait le sentir, se dit-il. Son amour envers lui, lui procurait sans doute quelque clairvoyance.
« Va-t’en loin de moi ! »
Son cri résonnait encore à ses oreilles.
Et c’était donc ainsi qu’avaient péri les autres enquêteurs : en libérant l’explosion qu’était Santaroga.
Des voix s’immiscèrent dans sa rêverie. Elles provenaient de l’autre côté du camion, à l’opposé de la route. L’une de ces voix était nettement féminine. Il ne pouvait à coup sûr reconnaître les deux autres. Dasein contourna le camping-car, scruta l’obscurité vers les marécages et les dunes : un paysage d’ombres vaguement luminescentes sous la faible clarté des étoiles.
Une lampe apparut derrière les dunes. Elle oscillait et jetait des éclairs. Trois silhouettes courbées l’accompagnaient. Dasein songea aux sorcières de MacBeth. Elles descendirent une dune, contournèrent un marigot, se dirigèrent vers le terrain de camping.
Dasein se demanda s’il devait les appeler. Peut-être s’étaient-ils perdus ? Sinon, pourquoi trois personnes se baladeraient-elles ainsi en pleine nuit ?
Il entendit un éclat de rire, vaguement enfantin. La voix de la femme lui parvint, distincte dans l’obscurité :
— Oh, Petey ! C’est si bon de t’avoir avec nous.
Dasein se racla la gorge, dit : « Hello ». Puis, plus fort : « Hello ! »
La lumière oscilla dans sa direction. La voix enjouée de la femme s’exclama :
— Il y a quelqu’un dans le camp.
Lui répondit un grognement masculin.
— Qui est là ? demanda-t-elle.
— Un simple campeur, dit Dasein. Vous êtes perdus ?
— On était juste sorti pécher des grenouilles. On aurait vraiment dit la voix d’un jeune garçon.
Le trio s’approcha de lui.
— Triste endroit pour camper, remarqua la femme. Dasein étudia les silhouettes qui s’avançaient. Il y avait un garçon sur la gauche – indubitablement. Il portait un arc et un carquois. La femme tenait une longue canne à pêche ; elle avait une espèce de gros sac sur l’épaule. Les hommes étaient munis de lampes-torches. Ils avaient un filet plein de crapauds-buffles. Ils s’arrêtèrent près du camping-car et la femme s’y appuya pour ôter une chaussure et la vider de son sable.
— On est allé jusqu’au marais, dit-elle.
— Heuuh, grogna l’homme.
— On en a eu huit, compléta le garçon. M’man va les faire frire pour le petit déjeuner.
— Petey en avait tellement envie, dit la femme. Je ne pouvais pas lui dire non ; pas le premier jour de son retour.
— Moi, j’ai réussi, dit le garçon. P’pa il a pas réussi, mais moi j’ai su.
— Je vois, dit Dasein. Il étudia l’homme dans le reflet de la lumière sur la paroi d’alu du camping-car. Il était grand, mince, plutôt dégingandé. Des mèches de cheveux blonds dépassaient de son passe-montagne. Ses yeux étaient aussi vides que deux morceaux de verre bleu.
La femme avait remis sa chaussure, enlevé l’autre, qu’elle vidait aussi. Elle était emmitouflée dans un lourd manteau qui lui donnait l’air de sortir du moule d’un bidon en tôle ondulée. De petite taille, elle n’arrivait pas à l’épaule de l’homme, mais son air décidé rappelait à Dasein Clara Scheler, la vendeuse de voitures d’occasion.
— Bill est le premier de sa famille depuis huit générations à ne pas avoir réussi, dit-elle en se redressant après avoir renfilé son soulier. « Ils disent que c’est à cause de quelque chose dans le régime de sa mère avant sa naissance. Nous étions déjà fiancés quand – Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Je ne crois pas que je vous connaisse. »
— Dasein… Gilbert Dasein, dit-il. Et il pensa : C’est donc ainsi qu’ils prennent soin des leurs.
— Le copain de Jenny ! Ben, ça alors.
Dasein regarda le garçon. Petey. Il n’avait pas l’air d’avoir plus de douze ans. Presque aussi grand que sa mère. Son visage, qu’éclaira soudain le faisceau de la lampe, était une copie conforme de celui de l’homme. La parenté était indéniable.
— Tourne la lumière par ici, Bill, dit la femme. Elle parlait lentement et distinctement, comme pour s’adresser à un tout jeune enfant. « Par ici, mon chou. »
— Par là, P’pa. Le garçon guidait la main incertaine de son père.
— Voilà, très bien mon chéri. Je crois que l’hameçon s’est accroché dans mon manteau. Elle se dépêtra de la ligne qui pendait à son côté.
— Huuh, dit l’homme.
Dasein le dévisagea, envahi par une horreur glaciale. Il se voyait à sa place, avec Jenny pour « prendre soin de lui », aidée par leurs enfants.
— Là ! dit la femme en dégageant la ligne pour la rattacher à la canne. « Tourne la lumière vers le sol, maintenant, Bill. Vers le sol, mon chou. »
— Par là, P’pa, dit le garçon, en l’aidant.
— C’est un amour. Elle se dressa, tapota la joue de l’homme.
Ce geste avait pour Dasein quelque chose d’obscène. Il aurait voulu se détourner. Il ne pouvait pas.
— On était un gentil Bill, oh oui.
Le gamin se mit à jouer avec son arc, il le tendait, le détendait.
— Que faites-vous donc ici, Dr Dasein ? s’enquit la femme.
— Je… voulais être… seul quelque temps. Il se contraignit à la regarder.
— Ma foi, c’est un coin idéal pour être solitaire. Vous vous sentez bien ? Pas… de flottements… ou de choses comme ça ?
— Parfaitement bien, répondit Dasein. Il frémit.
Le garçon avait placé une flèche sur son arc, qu’il brandissait en tous sens.
— Je suis Mabel Jorick, dit la femme. Voici Bill, mon mari ; et notre fils, Petey. Petey a été… vous voyez, avec le Docteur Piaget. Il vient d’avoir son bulletin de santé.
— J’ai réussi, dit le garçon.
— Bien sûr que tu as réussi, mon chéri. Elle se tourna vers Dasein. Il entre au lycée l’année prochaine.
— Il n’est pas un peu jeune ?
— Quinze ans.
— Huuh, émit l’homme.
Le garçon avait complètement bandé son arc, remarqua Dasein. Le bout de la flèche luisait dans l’éclat de la lampe électrique.
Vers le haut, vers le bas… à droite, à gauche.
Dasein se déplaça, mal à l’aise, lorsque la ligne de visée lui traversa la poitrine – dans un sens, puis dans l’autre. La sueur lui perlait « au front. Il sentait une menace chez le garçon.
Instinctivement, Dasein se déplaça pour interposer l’homme entre Petey et lui, mais Jorick recula, considéra la route nationale d’un œil vide.
— Je crois qu’il entend la voiture, dit la femme. Mon frère Jim, qui monte nous chercher. Elle hocha la tête avec émerveillement : Il a une sacrée bonne oreille, ce Bill !
Dasein sentit venir le danger : il tomba à quatre pattes. Au moment où il se jetait au sol, il entendit claquer l’arc et sentit le vent d’une flèche lui effleurer le cou, l’entendit se ficher dans la paroi de la cellule.
— Petey ! cria la femme. Elle lui arracha l’arc. « Qu’est-ce que tu fais ? »
— Ça m’a échappé, M’man.
Dasein se remit sur pieds, les regarda avec attention.
— Huuh, émit l’homme.
La mère se tourna vers Dasein, l’arc à la main.
— Il a essayé de me tuer, murmura Dasein.
— C’était rien qu’un accident ! protestait le gamin. L’homme leva sa lampe avec un mouvement menaçant.
Sans le regarder, la femme lui dit :
— Pointe-la vers le sol, mon chou. Elle repoussa la torche, considéra Dasein. « Vous ne pensez pas que… »
— C’était un accident, répétait le garçon.
Dasein regarda la flèche. Elle avait à moitié traversé la paroi du camping-car à la même hauteur que sa poitrine. Il essaya d’avaler. Il avait la gorge sèche. S’il ne s’était pas jeté à terre au même instant… un accident. Un regrettable accident. Le garçon jouait avec l’arc et la flèche. Il lui a échappé.
Mort par mésaventure.
Qu’est-ce qui m’a averti ? s’étonna Dasein.
Il savait la réponse. Elle était là dans son esprit, clairement lisible. Il était arrivé à reconnaître l’attitude de menace chez un Santarogan : Les moyens pouvaient varier, mais la structure restait identique : quelque chose de létal dans un contexte en apparence anodin.
— Ce n’était qu’un accident, murmura la femme. « Petey ne ferait pas de mal à une mouche. »
Elle n’en croyait rien, c’était visible.
Et c’était encore autre chose. Un fil ténu le reliait toujours à l’union dans le Jaspé. Le message d’avertissement était clair. Elle aussi l’avait reçu.
— Croyez-vous ? demanda Dasein. Il considéra de nouveau la flèche qui dépassait du flanc du camion.
La femme se tourna, saisit l’épaule de son fils et lui agita l’arc sous le nez :
— Tu veux y retourner ? lui demanda-t-elle. C’est ça que tu veux ?
— Huuh, dit l’homme. Il traîna les pieds, mal à l’aise.
— C’était un accident. À l’évidence, le gamin était au bord des larmes.
La mère tourna vers Dasein un regard implorant.
— Vous ne direz rien au Docteur Larry, n’est-ce pas ?
— Dire quoi ? Dasein la regarda, ahuri.
— Il pourrait… vous savez, mal comprendre.
Dasein hocha la tête. De quoi parlait-elle ?
— C’est si dur, poursuivait-elle. Après Bill, je veux dire. Vous savez comment ça se passe là-bas. Elle fit un vague signe de tête. « Cette façon qu’ils ont de vous surveiller de pied en cap, de guetter le moindre symptôme. C’est si dur d’avoir un fils là-bas… qui le sait, de ne le voir qu’aux heures de visite et… et de n’être jamais totalement sûre avant que… »
— Je vais bien, M’man.
— Bien sûr, mon chéri. Elle fixait toujours Dasein.
— Je ne ferais volontairement de mal à personne.
— Bien sûr que non, mon chéri.
Dasein soupira.
— J’ai réussi. Je suis pas comme P’pa.
— Huuh, fit l’homme.
Dasein avait envie de pleurer de rage.
— Vous ne direz rien, n’est-ce pas ? implora la femme.
Alors Piaget lui avait trouvé un travail fructueux dans la vallée, se dit Dasein. Un travail à la clinique… avec les enfants. Le tout lié au Jaspé, bien entendu.
— Est-ce qu’ils vont me renvoyer ? demanda Petey. Il y avait une note de terreur dans sa voix.
— Dr Dasein, s’il vous plaît… pria la femme.
— C’était un accident, dit Dasein. Il savait que ce n’en avait pas été un. La femme le savait. La flèche était destinée à le tuer. Il continua : « Peut-être que vous feriez bien de le priver de son arc et des flèches pour quelque temps. »
— Pour ça, vous pouvez être tranquille. Il y avait un net soulagement dans sa voix.
Sur la nationale une voiture s’arrêta devant l’entrée du camp.
— Voilà Jim. Elle se tourna, frôlant Dasein avec son sac. Il sentit une puissante odeur de Jaspé. Elle provenait du sac.
Dasein immobilisa sa main droite qui s’était tendue d’elle-même vers le sac boîte. Jorick lui jeta un dernier regard :
— Je voudrais vous remercier pour votre compréhension. S’il y a quelque chose… Elle s’interrompit, ayant remarqué l’objet de l’attention de Dasein. « J’parie que vous avez senti le café. Vous en voulez ? »
Dasein ne put s’empêcher d’opiner.
— Eh bien, tenez. D’un geste, elle passa le sac devant elle. « Le thermos est presque plein. J’en ai juste bu une tasse au bord de l’eau. Le reste est gâché. Petey, tu pars devant. Aide ton père à monter en voiture. »
— Bien, M’man. Bonne nuit, Dr Dasein.
Dasein était incapable de détourner son regard des mains de la femme tandis qu’elle extrayait un thermos chromé de son sac.
— Prenez le thermos, lui dit-elle en lui tendant le récipient. « Vous me le rendrez quand vous redescendrez en ville. Nous ne sommes qu’à un demi-pâté de maison de la clinique, sur Salmon Way. »
Dasein sentit ses doigts se refermer autour des flancs ondulés du thermos. Il se mit à trembler.
— Vous êtes sûr que ça va ?
— Je… C’est le… contrecoup… je pense.
— Naturellement. Je suis si désolée. Elle passa derrière Dasein, arracha la flèche. « Je m’en vais la donner à Petey : histoire qu’il se souvienne d’être prudent à l’avenir. »
Dasein détourna son attention du thermos, regarda la piste dans le sable. Petey et son père étaient presque à mi-chemin de la nationale. Les phares de la voiture découpaient un cône de lumière. On entendit un coup de corne.
— Si vous êtes sûr que ça va, reprit la femme. Je ferais mieux d’y aller. Elle regarda le camping-car, jeta un ultime coup d’œil à Dasein. « Si jamais nous pouvions faire quelque chose… »
— Je vous rapporterai votre thermos dès que possible, dit Dasein.
— Oh, ce n’est pas pressé, pas pressé du tout. Elle resserra son manteau, prit la direction de la route. Au bout de vingt pas, elle fit une pause, se retourna. « Vous avez été vraiment chouette, Dr Dasein. Je ne l’oublierai pas. »
Dasein attendit que la voiture fasse demi-tour. Elle n’avait pas encore disparu vers la ville qu’il était déjà dans le camping-car, dévissait le thermos et se versait une tasse fumante de café.
Il avait les mains tremblantes en levant la tasse.
L’espace et le temps s’étaient concentrés en ce moment unique, ce récipient, ces vapeurs enivrantes de Jaspé qui l’enveloppaient. Il but jusqu’à la dernière goutte.
Il avait l’impression que des rayons jaillissaient dans son estomac, irradiant d’un point de la taille d’une tête d’épingle. Il tituba jusqu’à la couchette, s’enveloppa dans le duvet. Il se sentait suprêmement détaché, éphémère. Sa conscience se mouvait au sein d’un treillis de filets brillants.
Terreur. Il voulut se débattre. Mais les filets l’enserraient. Où est-ce moi qui fuit le mien ? Il essayait de se raccrocher à un moi qui ne lui fût pas étranger, qu’il pût identifier. Le concept même d’un moi lui échappait. Ce n’était plus qu’un symbole en forme de coupole réceptrice captant les interactions de ses sens.
Le temps d’un éclair, il crut avoir concentré une base solide, un noyau de relative vérité à partir duquel il pourrait prendre ses décisions, justifier toutes ses expériences. Ses yeux s’ouvrirent brusquement. Dans la pâle lueur des étoiles qui se diffusait à l’intérieur, il remarqua, sur la paroi devant lui, un objet brillant : c’était la pointe de la flèche lancée par Petey.
Il la tenait, cette vérité relative : une pointe de flèche. Un vecteur, avec une origine ; et une fin.
Tout commence et tout finit, se dit-il.
Il sentit alors ce frémissement dans sa conscience – la créature ancestrale qui s’y cachait, le dévoreur d’âmes. Dormir, se dit Dasein. Il y avait en lui un puits de sommeil. Luttant contre l’éveil, infini, circulaire. Il s’allongea sur son bord.
Dasein dormit.